vendredi 18 mai 2018

Une fracture grandissante dans le cinéma (2)



Nous parlions dans un article précédent de l'absence de films qui puissent faire le lien entre les cinéphiles et les « consommateurs d’images », c’est-à-dire de films qui soient à la fois autre chose qu’un simple produit de consommation et qui aient malgré tout un certain succès en salle.

Pourtant il fut un temps où le public se déplaçait en masse vers des films remarquables, parfois difficiles, qui n’étaient pas pensés pour plaire mais qui partaient d’une esthétique ou d’une idée bien différente.
A parcourir les box-offices des années passées (et on s’en tient toujours, dans les exemples qui vont suivre, à des films entrés dans le top 10 d’une année), on trouve, parmi tant d’autres :
- A la fin des années 40 : Hitchcock, Preminger ou Vidor qui côtoient Dréville et Christian-Jaque (tous à plus de 3 millions d’entrées) ;
- A la fin des années 50 : Mon Oncle (4,5 millions d’entrées…), Les 400 coups, Certains l’aiment chaud, La Mort aux trousses ;
- A la fin des années 60 : 2001 (3,2 millions d’entrées…), Le Bal des vampires, Le Vieil homme et l’enfant, Il était une fois dans l’Ouest ;
- A la fin des années 70 : Apocalypse Now, Alien, Rencontres du troisième type, Manhattan ;
- A la fin des années 80 on trouve encore Bertolucci, Kubrick, De Palma, Louis Malle, de bons Spielberg…

On constate ensuite que le cinéma est progressivement éjecté du haut du box-office (1). Bien entendu il y a toujours eu à la fois des blockbusters, des comédies populaires et des films pour enfants, mais leur nombre augmente et noie dans la masse progressivement le cinéma. C’est ainsi que les films qui sortent des canons industriels font de moins en moins d’entrées. Tim Burton, Pedro Almodovar, James Gray, Paul Tomas Anderson et tant d’autres sont bien loin des performances de leurs aînés. On trouve bien sûr quelques exceptions (3,4 millions d'entrées pour Gran Torino par exemple) mais la tendance est très nette ces dernières années.

Or ces films intermédiaires, c’est-à-dire ceux qui font se côtoyer les deux populations de spectateurs, existent toujours (on pense aux films de Michael Mann, Wes Anderson, Bong Joon-ho, etc.). Sans être construits uniquement pour cartonner au box-office, ils ne sont pas pour autant austères, complexes ou repoussants.


Collatéral de M. Mann

S’ils ne font pas recette, c’est donc que ce sont les spectateurs qui ont changé : le spectateur consommateur d’images a tout à fait tourné le dos au cinéma. Son goût et sa curiosité se sont érodés, au fur et à mesure des séries télé, de l’esthétique envahissante des clips ou des publicités et devant la bouillie prémâchée des comédies lourdes ou des blockbusters.
On voit là, sans aucun doute, un contrecoup de la culture télé mainstream, qui impose des canons visuels et n’habitue le spectateur qu’à une passivité qui lui ferme tout à fait les yeux (nous avons pu dire, déjà, combien cette passivité était aux antipodes de toute découverte cinématographique).

Et cela semble inexorable. Il n’est qu’à voir le box-office de l’année en cours qui se constitue sous nos yeux : Les Tuche 3 est d’une courte tête devant La Ch’tite famille, alors que, juste derrière, Avengers : Infinity War vient de dépasser Black Panther
La messe semble dite : les seuls films qui ont du succès, désormais, sont les purs produits de consommation.





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(1) : Il faudrait prendre en compte, pour affiner cette réflexion, l'évolution des circuits de distribution. Le développement de très gros multiplexes qui offrent tous la même programmation favorise évidemment la visibilité de certains films au détriment d'autres qui deviennent réservés à quelques cinémas de grandes villes. Néanmoins, même avec une très large diffusion, il n'est pas certain que The Grand Budapest Hotel, There Will Be Blood ou Memories of Murder, pour citer quelques films remarquables dans des genres très différents, auraient eu un succès fracassant.


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