mercredi 4 avril 2018

L'Argent (M. L'Herbier, 1928)




Dans ce qui est sans doute son chef-d’œuvre, Marcel L’Herbier a su équilibrer son esthétique, certes inventive mais parfois trop extravagante ou délirante, pour la mettre au service d’une intrigue solide. S’inspirant du roman de Zola qu’il transpose dans la bourse de la fin des années 20, il brosse le portrait de Saccard (très bon Pierre Alcover), financier sans scrupule, qui rebondit d’une première faillite en flairant le bon coup avec l’aventurier Jacques Hamelin en mal de financement.
Doté d’énormes moyens – ce qui le contraint d’accepter un certain cahier des charges de la production – L’Herbier construit un film ambitieux et montre sa virtuosité technique : sa caméra très mobile, bouge, accélère, ralentit, fonce sur un visage ou tourne sur elle-même ; l’image est tantôt floue, tantôt avec des surimpressions ; les angles de vue sont outrés, jusqu’à être verticaux ; le montage accélère, subit des cuts brusques, et rapproche, dans des parallèles bien vus, des scènes qui deviennent métaphoriques. Au centre de toute cette attention, la Bourse, avec sa frénésie, sa superficialité, ses clameurs de foule, les moments où elle se fige, et les moments où elle s’affole à nouveau.
Et, au centre de la bourse, Saccard, tout à ses tractations et ses magouilles, qui laisse croire que l’aviateur Hamelin est mort pour mieux berner les actionnaires, qui fait du chantage sexuel à la femme d’Hamelin quand celui-ci est parti à l’autre bout du monde, qui donne des réceptions dans un univers Art déco flamboyant, qui rebondit sans cesse, esclave de cet argent qu’il convoite et avec lequel il joue, gagne et perd.



C’est Saccard qui intéresse L’Herbier (et non, par exemple, les époux Hamelin, qui auraient été au centre d’un drame à la Borzage) et il n’hésite pas à montrer une fragilité qui pourrait le rendre sympathique ou touchant, quitte, un instant plus tard, à le peindre à nouveau en monstre sans scrupule. On sent, dans cette esthétique frénétique et visionnaire et dans ce personnage remarquablement moderne, tout l’entrain de Marcel L’Herbier qui réalise un magistral film muet.
Las, en 1928 une page se tourne : les films parlants arrivent et le public dédaigne cette magnifique fresque qu’est L’Argent.




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