dimanche 22 avril 2018

Forrest Gump (R. Zemeckis, 1994)




Grand succès populaire des années 90, Forrest Gump est construit avec un style assez aguicheur, organisé autour d’une idée faussement originale et d’emblée un peu simpliste : plutôt que de brosser un portrait conventionnel de héros, le réalisateur s’est attaché à créer un personnage un peu simplet, neutre et extrêmement naïf.
Dès lors, Forrest Gump, du haut de sa candeur et de son QI de 70, n’agit pas à proprement parler mais il subit l’action en permanence, bringuebalé de part et d’autre de l’Amérique et du monde.
Dans cette histoire qui court de 1944 (date de sa naissance) à 1982 (moment où il est assis sur un banc et raconte son histoire), Forrest n’a pas le contrôle de ses actions : il subit les choses. Il est au Vietnam mais ne sait pas pourquoi. Et s’il sauve sa section, c’est sans le vouloir : c’est juste son ami qu’il veut sauver et il ramène un à un les autres soldats tant qu’il ne l’a pas trouvé.



De la même façon il déclenche sans le vouloir – dans un rôle de catalyseur – de nombreux événements d’envergure nationale, aussi bien culturels que politiques (il influence  Elvis ou John Lennon, il déclenche le scandale du Watergate).
Forrest Gump semble assembler bizarrement deux aphorismes de Pessoa qui nous dit, dans Le Livre de l'intranquillité« agir c’est connaître le repos » et « vivre c’est ne pas penser ». La version de Forrest serait à peu près « agir, c’est ne pas penser ». Forrest agit, mais sans aucune conscience sociale, sans rien comprendre au monde.

Il est intéressant de voir que Jenny, l’amie d’enfance de Forrest (et petite amie en pointillés), illustre le versant opposé de la vision sociale : elle a une grande conscience de son temps, milite et épouse les formes contestataires diverses et variées de son époque (des hippies aux Black Panthers).
C’est ainsi que si Forrest passe à côté du monde, il a malgré tout une forte influence sur celui-ci, alors que Jenny, absolument consciente, se démène en vain. Le film oppose donc la puissance inconsciente, mais décisive, à la conscience sociale forte, mais vaine, de l’Amérique. Le film conclut son idée en 1982, où la puissance froide de l’Amérique finit d’écraser la contre-culture.

Dans cette optique et malgré une forme plutôt plaisante (on s’amuse des entrevues avec des célébrités ou de l’intervention impromptue du personnage à tel ou tel moment historique), le film, qui revisite une quarantaine d’années de l’Amérique, dresse finalement un portrait assez sombre : les combats sont vains, l’Amérique est davantage présentée comme un monstre qui avance et écrase les choses de façon mécanique et irrésistible.



On notera que si les moments où Forrest apparaît inséré dans différentes scènes historiques sont amusants et bien vus, ils restent très en-deçà du prodigieux Zelig de Woody Allen, qui, dix ans plus tôt, a développé cette idée avec une virtuosité étonnante et un contenu symbolique très supérieur.


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