samedi 10 octobre 2015

La Vie est belle (It's A Wonderful Life de F. Capra, 1946)



La Vie est belle Franck Capra

Le chef-d’œuvre absolu de Capra. Il réussit ici ce qu’il a tenté avec plus ou moins de succès dans beaucoup d’autres films, en particulier un élan optimiste parfois un peu béat, qui fait triompher ses héros dans des happy ends trop sucrés. Rien de tout cela ici, où le fantastique cède le pas au merveilleux avec une séquence finale éblouissante.
Capra réussit d’abord l’équilibre rare et difficile entre la comédie et le drame. L’écart entre la scène du bal et l’erreur réparée de justesse du pharmacien parvient à tenir au sein d’un même film. Pour relier le tout, Capra possède en Stewart un acteur exceptionnel qui s’offre son plus beau rôle – un rôle très difficile – où, comme toujours, il parvient avec un naturel confondant à trouver le juste ton pour ce héros plein d’espoir puis désespéré ,puis sauvé à la dernière seconde.
La narration est délicieuse : c’est un long flash-back sur l’ensemble du film (on ne revient au récit initial que dans la dernière partie) avec la vie de George Bailey racontée à un ange. La dernière partie du film trouve elle aussi le juste ton, entre l’affolement progressif de Bailey et l’étrangeté clownesque de l’ange Clarence.

Bien entendu, comme dans nombre de ses films, mais ici avec une volonté d’en faire le tour, Capra revisite les valeurs américaines. Si parfois il en fait trop (Vous ne l’emporterez pas avec vous est fatigant de lourdeur par moment), ici l’équilibre est parfait et le film est un résumé des principales valeurs américaines, mais revisitées par Capra qui en donne une version toute personnelle.
Le film aborde évidemment la foi en Dieu qui soutient l'Amérique, qui aide les Américains, et, ici, qui intervient même directement. Sont ensuite abordées toutes les parfaites valeurs américaines : l’idée de partir à l'aventure à la découverte de l’Amérique et du monde, la liberté, l’indépendance, l’individualisme du self made man et la mise en place d’une communauté (comme lorsque les colons sont arrivés au XVIIe  siècle). Toutes ces valeurs sont celles du jeune George.
Mais Capra propose, très habilement, sa propre version de ces valeurs américaines :
- George Bailey a un rapport intime à Dieu (par l'intermédiaire de son Ange) ; à la fin du film il apparaît même comme un saint : alors que tous prient pour lui, un ange intervient et tous lui offrent de l’argent (en échange des sacrifices qu’il a faits).
- il se sacrifie en renonçant à ses idéaux (parcourir le monde, faire des études, gagner beaucoup d’argent) au profit de la famille, de ses amis : il trouve son épanouissement au sein de la communauté ;
- il se bat, non pas pour un ailleurs idéal, mais pour sa ville (version humble et concrète de ses grandes idées) ;
- il reste indépendant et libre (face au grand propriétaire qui veut le racheter) ;
- il est l'homme le plus riche de la ville : riche de ses amis, des gens autour de lui, il n'est pas seul (Potter, lui, est solitaire).
Finalement, pour Capra, on est heureux non pas en cherchant à réaliser des rêves de grandeur mais humblement, dans une vie ordinaire, entouré de ses amis et de sa famille. Cette vision somme toute très traditionnelle est exprimée avec une foi éblouissante : il s’agit à chaque fois d’exprimer une version altruiste de valeurs individualistes.
L’humilité du cadre tranche avec l’ambition du film : quand, dans L’Homme de la rue, Capra s’adresse directement à l’Amérique entière, ici il se concentre sur une petite communauté (en tournant entièrement dans un gigantesque décor). Cela lui permet d’exprimer le fond de sa pensée : les actes de chacun ont des conséquences, de ricochet en ricochet, sur tous les autres. On rejoint des thèmes développés par Levinas, en particulier la responsabilité de chacun pour autrui.

L’intervention de l’ange interpelle à la fin du film : s’agit-il réellement d’un happy end ? La séquence finale, empreinte de la magie de Noël, incite à une lecture miraculeuse, hors du cours des événements : il s’agit bien plus d’un moment de grâce, comme le cinéma en offre parfois (Voyage en Italie, Ordet…), mais rarement avec cette succession soudaine d’une grande tristesse et d’une grande joie.

On préférera le titre original qui est comme une adresse au spectateur : It’s a wonderful life, c’est Capra qui nous dit « vous avez une vie merveilleuse !», quand bien même nos rêves d’exotisme, d’ailleurs, de grandeur, de réussite s’évanouissent, comme se sont évanouis ceux de Georges Bailey. Il suffit juste de parvenir à voir comment sont les choses.
On est ici dans une version élaborée du schéma classique américain des films de l’époque : le récit principal, dans lequel est enchâssé le long flash-back, a une durée d'action très courte, une demi(heure tout au plus. Et, à la fin de ce laps de temps ancré dans la nuit de Noël, il ne s’agit pas d’une évolution de la situation de départ, ni même d’une compréhension plus fine de celle-ci (comme dans L’Homme qui tua Liberty Valence où le film permet de comprendre la réalité du dénouement, derrière ses apparences), mais il s’agit d'une simple différence de perception. Deleuze parlait de la crise de l’image action à propos de L’Homme qui tua Liberty Valence,  ici les choses sont plus abouties encore : il n’y pas d’erreur sur la compréhension du déroulement d’une action comme dans le film de Ford, il y a simplement la volonté de voir autrement les choses. C’est l’optimisme empli de foi du film qui nous y incite.
Le clin d’œil final, avec la petite clochette qui tinte, est tout à la fois éblouissant et charmant.

La vie est belle Georges Bailey James Stewart Franck Capra

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